Le théâtre malade de la peste 

Derrière l’impérieuse question de la survie économique du théâtre en période de Covid-19 s’est posée celle de son essence artistique. C’est ainsi que l’on a vu naître un genre de querelle contemporaine entre partisans et adversaires du « théâtre à tout prix ».

Il faudrait inventer une nouvelle formule. Comme : « Quand il s’agit de survie, on ne regarde pas à la couleur du rideau ». Ou bien : « Acteur masqué ne saurait cacher mauvaise réplique ». Un truc dans ce genre, qui dit tout mais ne dit rien. Pour faire écho à ce qui a surgi en ce mois de mars 2020. Quand tout s’est arrêté, que Hedda Gabler a baissé son arme, que Vladimir et Estragon ont cessé d’attendre et que l’obscurité s’est imposée comme unique décor. Ainsi dépouillé de sa substance, le théâtre s’est alors trouvé désemparé, à l’instar d’un acteur qui aurait oublié son texte.

 © LDD

Amputée de trois mois, la saison théâtrale qui s’achève laisse un goût de cendre à tous ceux qui, directeurs.trices, technicien.nes, comédien.nes, etc., ont pour vocation d’animer les plateaux. De manière très légitime, c’est autour de la survie économiques de tous ces acteurs que se sont cristallisés la plupart des débats. En périphérie, on a toutefois vu fleurir d’autres questionnements, moins concrets mais tout aussi nécessaires. Notamment sur ce qui fonde une discipline qui n’a cessé de se remettre en question. Et jusqu’à quel point elle pouvait s’assouplir pour se plier aux exigences des nouvelles normes sanitaires. Bref, qu’est-ce qui fait théâtre ? C’est quoi ? Ça se passe où ? Bien sûr, on dispose de la précieuse formule de Peter Brook : « Un espace vide, quelqu’un qui traverse cet espace et quelqu’un d’autre qui l’observe ». Encore que le metteur en scène britannique n’était pas tout à fait sûr de son coup puisque, quelques années plus tard, il devait réviser cette définition en précisant qu’une “rencontre” devait avoir lieu sur la scène. Une rencontre, donc, et deux personnages qui, forcément, un moment ou un autre, vont croiser autre chose que le seul fer de la parole. Les étreintes ne sont pas rares sur un plateau, prolongeant celles qui dans la coulisse témoignent des amitiés. Quant à « l’autre qui observe », n’est-il pas lui aussi acteur du spectacle, brique indispensable et sensible du 4e mur ?

C’est ainsi que, pendant le confinement, le théâtre a été sommé d’entrer dans l’ordre numérique. D’accessoire de jeu, toujours utile pour évoquer la dématérialisation de notre époque, il en devenait le propagateur. Le souteneur, en quelque sorte. Des artistes et des directeurs se sont faits les chantres de ce théâtre pixelisé, à l’image de Thomas Jolly à Angers ou de Simon Brault, le directeur du conseil des arts du Canada, qui revendique un « virage numérique ». Ce qui lui a valu une missive courroucée du conseil québécois du théâtre rappelant que “le théâtre est l’art du rassemblement. Sans la rencontre directe avec le public, le théâtre n’est pas. Sans cette conscience délicieuse et dangereuse de la faillibilité de l’humain là devant soi, le théâtre n’est pas /…/Le théâtre survivra à cette crise. Il se tiendra en veille. Il s’appliquera à affronter sa peur du vide. Il sera patient, mais s’il le faut, il imaginera des façons inattendues de nous rassembler ailleurs que dans nos écrans ». En Suisse aussi, la querelle a rebondi. Entre partisans du « il n’y a plus qu’à attendre » et ceux qui appelaient à réinventer le théâtre. Et aussi, au mitan de ces deux pôles, ceux qui voulaient continuer d’exister sans prétendre à une révolution. Ironiquement, c’est essentiellement sur les fils des réseaux sociaux que se sont frottés les arguments. Marc Lainé, le directeur de la Comédie de Valence, résume bien cette quadrature du cercle : « Il faut entendre les artistes qui disent : arrêtez avec les captations, il faut le temps d’arrêter, notre art, c’est l’art du partage, de la rencontre. On vit une situation paradoxale. On doit inventer des formes qui sont l’antithèse de ce qu’on défend. Mais continuer à partager l’art c’est malgré tout essentiel ».

Politique des chaises vides

Avant de continuer, une petite page d’histoire. Ce n’est pas la première fois qu’une pandémie vient gripper la machine théâtrale. Entre 1593 et 1594, les salles durent fermer en raison de la peste. Shakespeare, que sa plume démangeait, se tourna alors vers d’autres formes d’expression. Il écrivit notamment les deux poèmes que sont le comique Venus et Adonis et le tragique Le Viol de Lucrèce. On a vu également se répandre l’hypothèse qu’il avait écrit Le Roi Lear pendant la peste de 1603. Possible, mais aucune preuve directe ne l’atteste. De toute façon, comme l’écrivaient les moralistes de l’époque : « Jouer au théâtre en temps de peste, c’est accroître la peste : jouer hors du temps de peste, c’est attirer la peste en offensant Dieu par de tels spectacles ». On voit qu’il y a pire que la peste.

C’est la grippe espagnole, en revanche, qui en 1918 contraint George et Ludmilla Pitoëff a renoncer à la tournée de L’histoire du soldat de Ramuz qu’ils venaient de créer à Lausanne. Pendant ce temps-là, à Paris, où il travaillait aux répétitions de L’Aiglon, Edmond Rostand contracte le virus et en meurt. En novembre 1920, la générale de L’Homme à la rose de Bataille débute avec une heure de retard à cause de la maladie qui touche les artistes. Le rôle-titre est aphone, relève alors Le Temps (rien à voir avec le nôtre!), avant de préciser que « la grippe (qui sévit depuis 2 ans) se fait toujours applaudir au théâtre ».

Est-ce que le public viendra applaudir le Covid-19 au théâtre ? Difficile à dire, même s’il est probable que la pandémie actuelle inspire les auteurs. La question est plutôt : quel public et dans quelles conditions ? A ce sujet, les autorités suisses – mais elles ne sont pas les seules – ont pratiqué un savant flou artistique. On sait quand on pourra ouvrir les portes, le 6 juin prochain (date qui habituellement marque la fin d’une saison), mais on ignore sur quoi elles s’ouvriront. Tant sur scène que dans les travées, où les spectateurs devront respecter cette fameuse « distanciation sociale » qui dans les faits n’est que physique – ironiquement, la distanciation sociale appartient pourtant bien à l’histoire du théâtre, où elle se formalisait de parterres en baignoires. Citons un exemple qui parle, celui du Symphonie Hall de Boston : il ne pourra accueillir que 492 personnes sur les 2625 habituelles. En Suisse romande, les jauges sont bien sûr plus modestes. Mais Lorenzo Malaguerra, le directeur du Théâtre du Crochetan, remarque tout de même qu’« avec 2 mètres de distance entre chaque spectateur, ce ne sont plus que 79 sièges qui peuvent être occupés sur une jauge de 640 places. Avec 1 mètre, 159. La distanciation sociale est impraticable au théâtre ». Finalement, ce sera 1 mètre, soit l’équivalent d’une chaise vide, au nom d’une politique culturelle qui y ressemble…

Prorité au vivant

« C’est insurmontable. Je ne vois pas comment on va continuer à vivre ensemble, car c’est aussi ça le théâtre », déplore Brigitte Romanens, du Reflet à Vevey, sur les ondes de la RTS. « Je ne vois pas le 2.21 entrer dans un processus de mise en place de règles trop intrusives, considère pour sa part Julien Barroche, à la tête du théâtre lausannois. La culture est un partage qui demande à se réaliser dans une certaine sérénité ». Dans “l’expectative” également David Valère, l’un des 3 membres du collectif qui dirige le Theatricul, une salle dont la taille ne permet guère d’appliquer les règles recommandées. Lui aussi trouve “inquiétant le manque de politique culturelle suisse”. Quant à Sandrine Kuster, du Théâtre Saint-Gervais à Genève, elle espère au moins que « cette crise va permettre (aux autorités) de réaliser que notre secteur a un véritable poids dans l’économie, au niveau financier, intellectuel, social et spirituel ».

En attendant que les consciences s’éveillent, il va falloir trouver des parades. Sans y perdre sa santé ni son âme. « Je ne vois pas comment nous, les comédiens, sur le plateau pouvons jouer à deux mètres de distance sans se toucher, sans postillonner. Ça ne peut pas marcher », s’inquiétait récemment l’acteur Jacques Weber. « Je pense que le lieu du spectacle vivant est le lieu par excellence du partage, de la vision du monde, en partageant nos émotions, nos pensées, lui fait écho Robin Renucci. Peut-être que nous travaillerons avec moins de monde dans les salles, peut-être masqués ». Peut-être, oui. Ou peut-être pas. La seule certitude, c’est qu’à l’heure actuelle, rien n’est résolu. On en saura plus dans quelques mois, quand viendra l’heure des bilans. Et l’on croise les doigts pour qu’alors le virus se soit envolé et que les inquiétudes aient cédé la place aux projets – lesquels, nécessairement, fleuriront sur les tombes des spectacles défunts. Mais il est possible, aussi, que rien ne soit plus comme avant. Ce n’est pas que le théâtre, alors, qui sera affecté, mais aussi le monde dans lequel il déploie ses fables. En guise de conclusion, on peut méditer sur ces mots du dramaturge Guillaume Corbeil : « Je ne vois pas comment on peut faire du théâtre sans le précieux face à face avec le public, sans la rencontre privilégiée et périlleuse, nécessaire et difficile, qui se fait en chair et en os. Je m’en rends compte plus que jamais depuis le début de cette pandémie, le sens même de notre art, c’est le contact humain. C’est le vivant. »

Et le cinéma?

Le premier baiser de l’histoire du cinéma remonte à 1896, quand May Irwin joint ses lèvres à celle de John C. Rice. La scène fait scandale. Aujourd’hui, ce serait plutôt les films sans scène de baiser qui troubleraient le public. L’arrivée de la Covid-19 semble pourtant compromettre le mélange des salives. Les étreintes. Les solides poignées de mains. Les foules unies comme un seul homme. Bref, tout ce qui jusqu’il y a peu faisait vie et donc cinéma.

Les premiers à réagir ont été les studios hollywoodiens. De nouvelles règles ultra-strictes ont été mises en place, sur les conseils des meilleurs épidémiologistes. Des prises de températures et des tests sanguins – des mesures qui s’inspirent de celles prises par l’industrie pornographique – figurent parmi les recommandations. Les habilleuses devront aller se rhabiller car il reviendra aux vedettes d’enfiler elles-mêmes leur costume. Quant aux maquilleurs, ils prodigueront leurs conseils par écrans interposés.

Pendant les tournages, les équipes seront plus légères et leurs membres devront se tenir à distance. Des équipes sanitaires seront affectées au nettoyage des décors et des accessoires. L’idée générale est de produire avec moins de figurants et moins d’acteurs. A condition, bien sûr, que les compagnies d’assurances jouent le jeu. Ce qui n’est pas le cas dans certains pays, et notamment en France où les réalisateurs ont réclamé un soutien de l’Etat. Netflix n’a pas attendu en expatriant ses tournages en Islande et en Corée du Sud.

Depuis le 27 avril, les tournages réalisés en Suisse doivent également respecter un certain nombre de règles: limitation du nombre de personnes sur les lieux de tournage, protection du visage et mesures d’hygiène pour le maquillage, la coiffure et les costumes, arrivées et départs échelonnés sur les lieux de tournage, sécurité sanitaire, etc. Côté séries helvétiques, un seul tournage a dû être interrompu et deux autres repoussés à septembre. 

 

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