Culture: une saison blanche et sèche

Parmi les victimes de la pandémie, une certaine idée de l’art et des artistes. A l’heure des bilans, celui de la culture ressemble parfois à un dépôt de bilan.

 © LDD

Une année morte. Une année sans scène, sans toile, sans autres émotions que celle d’assister au délabrement de beaucoup de certitudes. Une année où la culture est devenue ce « non indispensable », car non assimilable et réfractaire à la logique libérale. Sans doute les artistes auraient-ils dû être fiers de cela, non pas d’être dispensables mais de se situer en dehors du capitalisme, comme en dehors du monde réel, en dehors des contraintes et des compromissions. Mais il faut bien bouffer. Et les nourritures spirituelles, si nécessaires soient-elles, ne nourrissent pas son homme quand ferment les salles et avec elles les portes de l’imaginaire. On a beaucoup glosé sur le mépris affiché à l’égard d’un secteur menacé dans son existence même. Sur ce défaut de vision politique dans la gestion de la crise. On a brandi des chiffres, comme si ce vocabulaire-là, celui des comptables et des administrateurs, pouvait convaincre nos décideurs. Lesquels, malgré ces arguments économiques, s’empressèrent de ne rien décider. C’est que la culture, depuis toujours, suscite la méfiance des esprits rationnels, lesquels ne l’estiment que quand elle s’écarte du champs artistique qui est le sien pour céder à la démagogie.

Quand la première vague a déferlé, passé le choc initial, ce fut un festival d’initiatives du côté des créateurs. Chacun y allait de son couplet, de sa chanson, de sa petite scène diffusée sur les réseaux. L’imagination au pouvoir, mais un pouvoir digitalisé, un peu froid, suspect pour tout dire. Pourtant, le monde tremblait sur ses bases, il suffisait d’amplifier le mouvement pour qu’il change enfin. Il fut beaucoup question d’un « après ». Au sempiternel « c’était mieux avant » répondrait un optimiste « ce sera mieux après ». Au mois de juin, Emmanuel Demarcy-Motta, le directeur du Festival d’Automne (Paris), confiait à Télérama : « Aujourd’hui, il faut travailler à donner un autre sens à la paix, puisque nous sommes « en guerre » contre un virus /…/ Ce virus peut être un grand accélérateur, dans un sens négatif aussi bien que positif. C’est une illusion de croire que tout reprendra comme avant ». Puis l’après est arrivé : il était pire que prévu, aussi obscène qu’un Black Friday ou que le sourire humblement satisfait d’un responsable d’Amazon. L’après n’était finalement que de l’avant radicalisé, comme si dans le mobilier à sauver on avait choisi le coffre-fort et laissé partir en fumée les toiles de maîtres.

Et l’art, là-dedans ? Atteint dans son essence, il fût aussi bousculé dans sa pratique collective et sa représentation. Quelques dates résument le côté montagnes russes de cette année 2020 : le 13 mars, interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes. Trois jours plus tard, l’état d’urgence sanitaire sacrifie les lieux de divertissement et de loisir. Assouplissement le 11 mai, avec l’ouverture des musées. Le 19 juin, les manifestations jusqu’à 300 participants sont autorisées, à condition de mettre en place un plan de protection (hygiène des mains, respect des distances, paiement sans contact et listes de présence). A la mi-juillet, les cas repartent à la hausse : fermeture des lieux festifs, traçage du public. Le 19 octobre, suite à une forte augmentation du nombre de cas, le Conseil Fédéral prononce une série de mesures qui s’appliquent à toute la Suisse. L’utilisation des masques, déjà obligatoire dans les transports publics, sera rendue obligatoire à l’intérieur de tous les lieux publics : gares, aéroports, magasins, bureaux de poste, restaurants, bars, vestiaires, cinémas, musées, et lieux de culte. Le 28 octobre, le Conseil fédéral décide de nouvelles mesures de restrictions des contacts sociaux et d’hygiène, notamment une interdiction des événements rassemblant plus de 50 personnes.

Le 4 décembre, on apprend que les théâtres, cinémas et autres salles de spectacle pourront rouvrir leurs portes dès le 19 décembre dans les cantons de Genève, Vaud, Neuchâtel et Fribourg à condition de n’accueillir que 50 personnes. Une limitation jugée irréaliste par beaucoup de professionnels. Finalement, le couperet tombe le vendredi 11 décembre : théâtres et cinémas resteront fermés jusqu’au 22 janvier. Pendant ce temps-là, on godille dans la poudreuse ! Au final, on aura soufflé le chaud et le froid pendant 10 mois, ce qui fait dire à Anne Bisang, la directrice du Théâtre populaire romand, que la culture est « la grande perdante » de l’histoire. Perdante, elle l’est à plus d’un titre : en termes de finances, bien sûr, mais aussi en termes d’illusions. Si les politiques ne se sont pas pressés au chevet du malade, on ne peut pas dire que le public se soit beaucoup manifesté. C’est que, du spectacle, il en a eu son content à domicile, avec l’intrusion d’une science-fiction dramatique dans son quotidien. Pourquoi, dès lors, réclamer d’autres fables à celles et ceux qui s’appliquent à « jouer » ? « La finalité de notre métier a disparu », déplore la danseuse et chorégraphe Florence Caillon. « Nous perdons l’essence de notre métier », embraye le metteur en scène Yann Dacosta. A quoi cela sert, en effet, de défendre la dernière grande expérience collective « in situ » s’il n’y a plus de collectif ? Plus de spectateurs pour réagir, de tension, d’incidents liés à une présence physique ? Si la “rencontre” n’a pas lieu?

« Le monde de la culture entre faillite et colère », titre Le Figaro du 11 décembre. Ce qui est valable chez nos voisins l’est ici. Faillite et colère. Résignation parfois. Espoir aussi quand s’approche l’aube d’une nouvelle année. Les vœux des théâtres suisses témoignent de ce drôle de cocktail doux-amer. Tandis qu’un Omar Porras lyrique cite René Char – « L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer » – et demande au Banyan, cet arbre sacré, « de nous aider à ouvrir pour chacun d’entre nous les portes de notre théâtre, de ce jardin en fleurs, pour célébrer ensemble le rituel d’un lendemain heureux sous sa clarté ancestral », le Théâtre Benno Besson espère « que nous pourrons nous retrouver sans danger et avec plaisir dans les salles de spectacles », tout comme la Comédie de Genève qui fait le vœu que « nos retrouvailles se fêtent au plus vite à la nouvelle Comédie ». On le voit, il s’agit à chaque fois de se retrouver, de poursuivre l’étreinte qui unit celle.celui qui donne à voir à celle.celui qui regarde, écoute, ressent, éprouve dans son âme et dans son coeur les questionnements et la beauté du monde.

« Il suffit de se souvenir du célèbre slogan de 68, dénonçant des vies réduites à la trilogie « métro, boulot, dodo », pour qualifier l’inquiétant retour de bâton qui a plombé nos existences en excluant le spectacle vivant des denrées nécessaires à la bonne marche de la société », constate le magazine Les Inrockuptibles. Exclus des denrées nécessaires, le spectacle vivant n’en reste pas moins une denrée périssable. Quelles ressources, alors, pour survivre aux blessures qui lui ont été infligées, qui ne sont pas simplement blessures d’orgueil ? La réponse est entre les mains des artistes. C’est à eux de savoir s’ils ont encore la force et à quoi servira cette force. Gageons, qu’une fois encore, ils donneront le meilleur d’eux-mêmes pour prolonger la magie. C’est tout ce que l’on souhaite, finalement moins pour eux que pour nous. Pour eux, solidaires mais désarmés, on croise les doigts.

Lionel Chiuch

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