Quand le rideau tombe

 

« Le pain est plus utile que la poésie » constatait Paul Eluard. A l’heure des services d’urgence saturés, on peut substituer le terme de « santé » à celui de « pain ». Aussi, il n’est plus temps de s’inquiéter du seul sort des artistes et de ceux qui vivent des métiers de la scène. Avec le Covid-19, tout le monde est logé à la même enseigne.

 

Ce lundi 16 mars 2020, nous ignorons de quoi demain sera fait. Cette incertitude est notre lot commun. Il est toutefois assuré que, comme dans la fable, tout le monde sera touché par la pandémie, directement ou indirectement. D’où la nécessité de ne pas céder aux réflexes trop corporatistes, dont la légitimité initiale peut très vite se métamorphoser en indécence. Quand le bilan des victimes s’alourdira, qui se souviendra des festivals déplorant leur annulation?

 

« Théâtre fermé » indique sobrement le Théâtre du Crochetan sur sa page Facebook. « Immense tristesse » lui répond en écho le Théâtre Benno Besson tandis que Robert Bouvier, le directeur du Théâtre du Passage, cite Stig Dagerman pour évoquer « notre besoin de consolation ».  Partout, le rideau tombe et sa chute fait le bruit d’un tissu, social et spirituel, qui se déchire. Celui des désirs, des espoirs, des mois d’investissement des corps et des âmes balayés par cet intrus qui, de la coulisse, assoit son règne.

 

Depuis Shakespeare, on sait que « le monde entier est un théâtre ». Au silence des plateaux répondra très vite – répond déjà! – celui des rues. Aussi effarant soit-il, le réel déploie sa propre fable sans tenir compte du 4e mur. Et ceux qui animaient la fiction, ceux qui en vivaient, n’ont plus qu’à quitter humblement la scène pour rejoindre leurs semblables. Là où se joue une tragédie d’un autre ordre, à la dramaturgie incertaine. Dimanche soir, ce sont d’ailleurs les acteurs de cette tragédie-là, médecins et infirmièr.e.s, qui ont été applaudis par la population de Genève. Une ovation venue des balcons dont la clameur retentit comme un symbole.

 

Le réel, ce sont aussi les grandes difficultés économiques que vont traverser les acteurs de la culture. Bien que notre premier souci concerne ceux qui, victimes ou soignant.e.s, luttent contre le Covid-19, nous n’oublions pas toutes celles et ceux (comédien.ne.s, technicien.ne.s, programmateur.trices, etc.) qui font que la vie est parfois bien plus que la vie. Si, effectivement, « le pain est plus utile que la poésie », c’est bien cette dernière qui lui donne sa saveur et nous incite à y mordre.

 

Merci d’exister et prenez soin de vous.

 

Lionel Chiuch

Pour comedien.ch

 

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