Salles de cinéma: des lendemains qui déchantent?

Bien sûr, il y a la pandémie, qui place la plupart des exploitants dans une situation financière périlleuse. Mais la principale menace pourrait venir d’ailleurs : dans la priorité que les grands studios veulent accorder à leurs plateformes.

Crédit: Sabine Lange/Pixabay

C’est un air qui vous trotte dans la tête. Une mélodie faussement simple, des paroles que l’on retient. La Dernière séance d’Eddy Mitchell pourrait n’être qu’une scie parmi d’autres si ne s’y associait un puissant sentiment de mélancolie. Surtout quand la chanson s’achève sur ces derniers mots : « Et le rideau sur l’écran est tombé ».

Depuis le début de la pandémie, il ne cesse de tomber, le rideau. Sur les comédien.ne.s, sur les illusions, sur ce « more than life » qui caractérise le 7e art et dont le meilleur relai reste le grand écran. Il est tombé une première fois en Suisse, du 16 mars au 6 juin 2020, quand les salles de cinéma n’ont pas eu d’autres choix que de fermer leurs portes. Quand elles se sont rouvertes, c’est au prix de contraintes sanitaires qui stipulaient qu’elles ne devaient pas accueillir plus de 300 personnes et qu’un siège sur deux devait rester inoccupé. Si ténue soit-elle, l’embellie n’aura en outre duré qu’un été : dès l’automne, de nouvelles mesures encore plus contraignantes voyaient le jour et 55 % des salles devaient se résoudre à mettre leurs écrans en veille. Pour les autres, le couperet est tombé le 12 décembre. Depuis, les cinéphiles rongent leur frein, même si l’annonce d’une ouverture pour ce 19 avril est venu leur mettre du baume au coeur.
Du côté des exploitants, on déplore une perte de chiffre d’affaire de près de 70 % tandis que la fréquentation a chuté dans les mêmes proportions. Même constat chez nos voisins Français, où pourtant l’année 2019 avait été particulièrement faste puisqu’elle se classait en deuxième position en terme de fréquentation pour ce dernier demi-siècle. Bien sûr, la pandémie explique ces brusques chutes. Elle explique aussi qu’aux Etats-Unis, bien qu’il n’y ait pas eu de confinement en 2020, 50 à 60 % des salles aient cessé leurs activités. Elle explique beaucoup de choses, c’est certain, mais ne préjuge en rien de l’avenir des salles de cinéma. Car au-delà de ce qu’induisent les impératifs sanitaires, on assiste aussi à un changement de comportement de la part des spectateurs. Dans un entretien accordé à l’ATS, le réalisateur fribourgeois Pierre Monnard relève ainsi que «les habitudes des spectateurs, qui étaient déjà en train de changer, ont certainement pris un coup d’accélérateur pendant cette pandémie. J’espère que les gens seront très content de retourner au cinéma, mais il y aura néanmoins un avant et un après ».
Une fracture d’autant plus inévitable que les grands studios américains semblent bien décidés à revoir leur politique en matière de diffusion, au risque de mettre en péril l’actuel système et ceux qui en vivent. Pour comprendre, faisons un grand saut en arrière…

Une histoire américaine

On le sait, les Etats-Unis et le cinéma, c’est une histoire d’amour ! Du moins est-ce ainsi qu’on nous l’a toujours vendue. Reste que les histoires, d’amour ou pas, procèdent par cycles, avec leurs renaissances et leurs périodes d’extinction. Parmi les dinosaures de l’industrie du cinéma, il en est un dont le destin devrait nous alarmer : le drive-in. Ces projections sur parking associaient idéalement le règne de l’automobile et celui de l’image – ainsi que, de manière plus discrète, celui du flirt. Le premier fut créé en 1933 dans le New Jersey. En 1955, il y en avait plus de 4000 répartis dans tout le pays. Bref, un ample succès. Pourtant, trente ans plus tard, ils avaient presque tous disparus. Pour être remplacés par des multiplexes. La raison est tout à la fois pratique et économique: du parking, où l’on est soumis aux aléas de la météo, on était passé directement au centre commercial.
« C’est le cinéma qui « fait ville » : il donne sa touche « culturelle » à l’ensemble. Le multiplexe, c’est la ville qui arrive », constate Frédéric Martel dans Mainstream (Champs actuel), une enquête détaillée sur « la guerre globale de la culture et des médias ». L’auteur y relève par ailleurs que « le multiplexe est à la fois un déplacement géographique et un changement d’échelle » avant de préciser le rôle essentiel qu’a tenu l’industrie du pop-corn – ou, plus précisément, les grands cultivateurs de maïs – dans ce développement. Lequel ne s’est pas circonscrit au seul périmètre des Etats-Unis. Dans certains pays européens – c’est le cas de la Suisse ou encore de la France – on a vaillamment résisté à cette déferlante de multiplexes, au nom des salles à dimensions humaines et des films d’auteur. Mais voilà, il est particulièrement ardu de résister au vent qui vient de chez l’Oncle Sam, notamment quand il est accompagné par des montagnes de pop-corn et des hectolitres de soda. C’est ainsi qu’en Suisse, le nombre de salles s’est réduit de moitié depuis les années 60, même si le nombre d’écrans est resté sensiblement le même (autour de 600).
Dans la logique de ce qui précède, les majors n’ont donc aucune raison d’en finir avec les salles, qui leur assurent leurs meilleures rentrées financières, avant la location par VOD (vidéo à la demande) et les chaînes à abonnements. Elles ont d’ailleurs pour tradition de leur accorder la priorité pendant une durée de 3 mois (durée variable selon les pays). Il faut savoir qu’un blockbuster dont le coût s’élève en moyenne à 200 millions de dollars peut générer jusqu’à 1, voir 2 milliards de chiffre d’affaire dans le monde entier rien qu’avec sa diffusion en salle, la moitié de cette somme tombant dans les poches des exploitants.

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Changement de cap

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes et, dès que ce satané virus aura rendu les armes, tout rentrera dans l’ordre… Eh bien, pas exactement. Tueurs de drive-in et de petites salles, les multiplexes sont à leur tour menacés (et, d’une manière plus globale, toutes les salles, quelle que soit leur taille). Une fois encore, pour une histoire de « déplacement géographique » et de « changement d’échelle ». Car, prenant prétexte de la pandémie, les grands studios américains ont décidé de débarquer directement dans les foyers, sans passer par la case “salle de cinéma”.

Ce changement de stratégie a été amorcé par Universal qui, dès le printemps 2020, a décidé de sortir directement à la location VOD le film Troll 2. Coup d’essai, coup de maître, puisque le chiffre d’affaire réalisé, 100 millions de dollars, a battu tous les records dans le domaine de la VOD. La pandémie n’est évidemment pas étrangère à ce succès. N’empêche, le résultat a fait frémir les têtes pensantes de l’industrie du cinéma américain. Et attisé les convoitises. Celles de Picsou… pardon, de Disney notamment, qui dans la foulée a annoncé qu’il abandonnait tout simplement la sortie en salle de ses blockbusters pour les diffuser directement sur « sa » plateforme SVOD, Disney +. Rappelons au passage que Disney est le principal producteur et distributeur de films dans le monde, surtout depuis que la force est avec lui… Derrière ce choix se cache une lutte à mort contre le principal concurrent, Netflix, qui pour sa part compte passer de 200 millions à 300 millions d’abonnés en 2024 – soit 36 milliards de chiffre d’affaire. Et qui, pour cela, s’est lancé cette année dans la production de films dignes des blockbusters, avec des stars à la pelle et des réalisateurs « oscarisés », films qui ne connaitront bien sûr jamais le doux confort des salles.

Preuve que la tendance est profonde, la Warner s’est à son tour engouffrée dans la brèche. Les 17 films que la deuxième major américaine a prévu de sortir en 2021 seront diffusés simultanément en salles et sur sa plateforme HBO Max. C’est d’ailleurs par Jason Kilar, son PDG, que l’on prend la mesure des véritables enjeux que dissimule une telle évolution. Selon lui, il s’agit à terme de mettre fin à la production des blockbuster à 200 millions de dollars, qui ne correspondent pas aux exigences de la SVOD. Il a ainsi confié au New York Times que Warner bosse actuellement sur l’idée de films à… 1 milliard de dollars! Moins nombreux, ils seraient diffusés dans des salles spécialement équipées, seuls lieux qui permettraient d’en amortir les coûts. Bref, des superblockbusters vendus à grands renforts de pub et destinés à écraser toute concurrence. Il est clair que de tels objectifs, s’ils se réalisent, auront des implications sur l’exploitation des salles jusqu’en Suisse. Ne reste maintenant qu’à attendre la fin de la pandémie pour savoir à quelle sauce les cinéphiles seront mangés…

L.C.