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Avignon, de la Suisse dans les idées

Cette année encore, les artistes suisses ont débarqué en nombre dans la Cité des Papes. A ce jeu de satiété, qui gagne quoi?

On hésite. On cherche la bonne question. C’est important ça, la question. Ne pas fermer, surtout. Il s’agit de ne blesser personne. Finalement, on ose un truc un peu fourre-tout, inoffensif, on ne veut pas se fâcher. « C’est quoi, pour vous, le théâtre suisse ? ».

Dans la file d’attente, qu’un employé tente de discipliner – facile, c’est le matin, le public est encore imprégné de sommeil -, le petit groupe croise les regards, se pousse du coude, sourit. Finalement, Amélie se tourne vers sa copine et lui demande: « Porras, il est Suisse, non ? ». L’autre ne sait pas trop. Pourtant, nous sommes en train de faire la queue devant le Théâtre 11-Gilgamesh, «l’une des adresses les plus aimées d’Avignon » selon Le Figaro, qui ouvre grand ses portes aux compagnies helvétiques. C’est ainsi devenu l’un des points d’ancrage de la Sélection suisse, avec notamment cette année Dorian Rossel et Aurore Jecker. Fabrice Melquiot y a également établi ses quartiers d’été, en franc-tireur bénéficiant d’une belle garde rapprochée. 

Et ce théâtre suisse, alors ? Julien, le petit copain d’Amélie, cite Dürrenmatt, dont il a lu quelques pièces. Un autre spectateur, qui ne fait pas partie du groupe, indique qu’il a vu “un Marthaler” dans la Cour d’honneur quelques années plus tôt. « Beaucoup de gens sont partis mais j’ai trouvé ça intéressant, c’était à la fois drôle et chiant ». Drôle et chiant ? Est-ce le début d’une piste ? Très peu représentatif, l’échantillon ne nous fournira pas plus d’indices. Faut-il dès lors se fier à ce que disait Vincent Baudriller quand il était directeur du festival : « Il y a du Godard chez les suisses d’Avignon ». En attendant Godard, qui sait lui aussi être drôle et chiant (mais pas que), on tente une immersion dans la presse. Pas uniquement celle de Suisse romande. A ce prisme là, on a parfois le sentiment qu’Avignon s’abandonnait à la léthargie jusqu’à ce que de nobles troupes helvétiques en investissent les remparts.

Dans La Terrassehardiment sous-titré « Premier médias arts vivants en France » , on croise aussi bien Mariama Sylla (voir ci-dessous) que Dorian Rossel ou François Gremaud. Avec « Phèdre ! », présenté dans le cadre de la Sélection suisse, ce dernier a bénéficié d’une abondante couverture médiatique, essentiellement laudative (à l’exception notable de Jean-Pierre Thibaudat qui s’est fendu d’un billet assassin sur son blog). Le Figaro, via l’AFP, qualifie même le spectacle de Gremaud de « coup de coeur du Festival ». De quoi bomber le torse ! Mais c’est Libé qui, sous la plume d’Eve Beauvallet, dégaine l’artillerie la plus lourde en titrant « Avignon se met à l’heure suisse ». Une fois digéré le cliché horloger, on y découvre que « la délégation helvète a créé au sein du Festival une enclave salutaire d’expérimentations joyeuses et d’avant-gardes interlopes ». Bizarrement, cette entrée en matière est tempérée quelques lignes plus loin : « On ne s’emballe pas, la sélection suisse présente avant tout de petites formes, certaines plus fragiles que d’autres ». C’est sans doute ce qu’on appelle souffler le chaud et le froid.

Quoi qu’il en soit, pour Laurence Perez, la directrice de Selection suisse en Avignon, les artistes présentés auraient malmené le cliché d’un pays « lisse ». Probablement. Avec plus ou moins de bonheur. Quant à la question initiale, laissons cette spectatrice croisée rue des Teinturiers conclure : « Le théâtre suisse ? Je ne sais pas, non. Ni le théâtre français ou belge. Moi, je connais juste le théâtre ». Cette leçon vaut bien un article, non ?

“Avec les festivaliers, on est vite dans la comparaison”

Dans la mesure où les hommes, errant et suant, se sont perdus dans leurs écrans, il faut parfois s’en remettre aux personnages de la mythologie. On a ainsi exhumé rue de la Peyrolerie à Avignon une tête de Dionysos ainsi que des fragments de colonnes de marbre. Celles qu’a dressées Mariama Sylla sur le plateau du Théâtre Gilgamesh pour y accueillir “Hercule à la plage” sont factices, mais ne le cèdent en rien par leur pouvoir d’évocation.

Ainsi, le héros de l’épopée mésopotamienne accueille son quasi homologue romain, même si ce dernier s’est pourvu d’atours contemporains. Signée Fabrice Melquiot, la fable, intense et poétique, s’engouffre là où la mémoire laisse des trous, bribes de passé que vent du large a emportées. Si le directeur d’AmStramGram n’est plus un inconnu à Avignon, c’est la première fois qu’il y débarque en si grand équipage. Dans ses malles, des performances, trois pièces, une lecture musicale et une équipe prête à en découdre avec ce despotisme festivalier qui désigne rois ou gueux. Libre de tout label, la fourmilière AmstramGram – 5 équipes artistiques et techniciens des spectacles, 12 membres permanents, 5 jeunes du théâtre, sans oublier les 8 membres du Théâtre Kléber-Méleau, partenaire de l’aventure – s’active moins à transmettre une bonne parole qu’à la rendre audible auprès des bonnes personnes : journalistes, diffuseurs, programmateurs, etc.

Si le festival est un marché, économie faisant loi, il importe de soigner l’étal. Outre Omar Poras et Polar, on peut donc compter sur Mariama Sylla qui fourbi ses armes en attendant une tournée déjà conséquente. « J’ai conscience que les festivaliers vont voir plein de choses et que l’on est vite dans la comparaison », relevait-elle en amont des représentations. « Je ne vais pas chercher à plaire, mais je vais faire ce spectacle avec la plus grande sincérité et raconter l’histoire le mieux possible ». Prête à venir convaincre le public dans la rue, la metteure en scène se réjouissait alors de s’immerger dans un festival « où toutes les formes peuvent cohabiter ». Consciente, également, de la chance de bénéficier de la notoriété de son directeur et auteur, « même si le spectacle peut aussi être scié parce que tout le monde n’aime pas Fabrice ». « Dans le Off, la moyenne c’est sept spectateurs par spectacle, rappelait-elle encore. On espère être dans la marge haute ».

Quelques semaines plus tard, c’est une Mariama Sylla rassérénée que l’on croisait dans les couloirs du Gilgamesh. Près de 1600 spectateurs ont vu “Hercule”, dont 359 pros (en tout, 4467 personnes ont assisté à la programmation du Théâtre AmStramGram qui, on le comprend, se déclare “très satisfait”).

Un public nombreux, donc, des échos favorables – l’intraitable « Le Bruit du Off » évoque une «merveilleuse réussite », toute « en finesse et en sensibilité » – auront eu raison de ses derniers doutes. Il est vrai que le spectacle, ouvragé avec soins et servi par une distribution irréprochable, bénéficie de solides arguments. Pour ceux qui préfèrent vérifier par eux même, “Hercule à la plage” sera à l’affiche d’AmStramGram dès le 28 octobre (dès 9 ans).

Crédit: Ariane Catton Balabeau

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