Avignon, passé, présent et avenir

Les organisateurs du festival ont choisi cette année pour slogan : « Se souvenir de l’avenir ». La formule est belle mais, dans l’attente de jours meilleurs, le théâtre n’en finit pas d’avoir mal à son présent.

Olivier Py aux côtés de Françoise Nyssen, présidente de l’association de gestion du Festival  (capture d’écran)

C’est les traits tirés qu’Olivier Py est venu présenter la 75e saison du Festival d’Avignon. Le même visage défait et livide que celui affiché en ce moment par le théâtre. Et, comme au théâtre, le directeur du festival tente de donner le change. De faire croire au 753 visiteurs – du moins selon le petit compteur situé en haut de l’écran !- qui suivent la conférence de presse via le Net que tout reste encore possible. A l’image de ce titre, « Se souvenir de l’avenir », formule ouverte et poétique qui ne mange pas de pain en ces temps de disette.
D’ailleurs, les journaux n’ont pas même été foutus de lui rendre sa paternité. Certains ont évoqué Aragon, d’autre Edgard Morin, qui pour ses 100 ans participera à une lecture-spectacle dans la Cour d’honneur (qui disposera pour l’occasion de fauteuils tout neuf). Mais c’est en fait Jacques Ralite, infatigable défenseur de la culture et ancien ministre disparu en 2017, qui l’a prêté à Aragon dans un texte publié par la revue Alternatives théâtrales et consacré aux années 1966-67 du festival. Pour autant, on en cherchera en vain la trace dans l’oeuvre du poète. Ce qu’écrit ce dernier, dans le recueil Hourra L’Oural, c’est « l’avenir à chaque instant presse/le présent d’être un souvenir ». Ce qui, dans le cadre de l’actuelle pandémie, sonne encore plus juste…
En absence de présent véritable, d’un présent viable et partagé, passé et avenir se bousculent à Avignon où le directeur du festival écarte toute idée de report ou d’annulation. Et compte bien écouler les 131 500 entrées proposées à la vente. C’est beau, cet optimisme, surtout au lendemain du jour où, sous nos cieux helvétiques, tombe l’annonce de l’annulation du Paléo Festival. C’est beau mais est-ce vraiment raisonnable ? Olivier Py lui-même, dans l’édito qu’il a rédigé sur le site du festival, s’accroche à la notion hypothétique d’utopie. Mais de quelle utopie parle-t-il ? Celle du « non lieu », dans le sens où l’entendait Thomas More ? Ou celle des « possibles », chère à Montesquieu, Campanella ou même Fourier ? Et peut-on oublier, après le mépris dont ont été victimes les artistes, que celle de la cité idéale de Platon écartait les poètes ?

Py, lui, ne tranche pas vraiment : « Il faut imaginer les conditions d’un avenir meilleur ou nous prévenir contre les dangers d’un avenir violent ou plus dur », explique-t-il. C’est ainsi : les utopies, sans cesse repoussées, réclament du souffle, de l’obstination et de l’imagination. Et quand la maire d’Avignon, Cécile Helle, précise qu’il faut « porter cet événement en prudence, en confiance et en conscience », elle plante les nécessaires balises autour desquelles devront louvoyer les organisateurs.

Les aspirations de l’époque

En parallèle, c’est du côté du Off que l’on “se souvient” de l’avenir avec le plus de conviction et de force (Off qui, selon son président Sébastien Benedetto, pourrait n’accueillir que les professionnels). Dans une tribune publié dans Le Monde du 25 mars, un collectif de professionnels du monde du théâtre, dont Irène Jacob, Agnès Jaoui et Jean-Michel Ribes, appelle à penser le festival de demain pour qu’il soit en phase avec les aspirations de l’époque. Dans le viseur : une manifestation qui est devenue une sorte de foire, un vaste marché qui n’a plus grand-chose à voir avec le théâtre. Beaucoup de compagnies suisses s’y sont d’ailleurs cassé le nez, souvent au prix fort !
Les questions posées dépassent le cadre des seuls remparts d’Avignon : comment une création artistique contemporaine peut-elle faire l’économie de penser son propre mode de production et de diffusion ? Qu’en est-il de l’impact écologique du festival, des conditions de travail des divers corps de métier qui œuvrent à son bon déroulement ? Que dire des hausses des loyers qui le rendent inabordable ? Pourquoi la diversité culturelle et sociale n’est-elle pas davantage représentée ? Etc. Et les signataires de préciser que « la question de la lutte contre le réchauffement climatique est également au cœur des débats, avec des réflexions sur la climatisation des salles, la mise en place de cantines bio et solidaires travaillant avec des producteurs locaux, ou encore la mutualisation des transports et du matériel technique des compagnies ou d’achats groupés pour les théâtres ».
Du coup, on ressort son Aragon : « L’avenir à chaque instant presse/Le présent d’être un souvenir ». Off ou In, Avignon ou pas, il est certain que les arts de la scène sont dans une phase cruciale de leur existence. Que rien ne sera plus comme avant. Dans le fond comme dans la forme. Pour le meilleur – et là c’est au Aragon de « La femme est l’avenir de l’homme » à qui l’on pense, avec une programmation du In qui fait la part belle aux femmes (46,5 % de femmes porteuses de projets, une première!). Ou pour le pire : l’impossibilité de poursuivre l’ancestrale expérience du théâtre sans la dénaturer. Sans trahir ce qu’affirmait Patrice Chéreau : « Cette chose que j’essaie ici ne peut se dire, ne peut se faire que sur un plateau de théâtre avec des acteurs qui s’adressent à la salle, qui parlent, qui profèrent ce texte et le disent au public ».

L.C

Le Festival In en quelques chiffres 

21 jours de festival

46 spectacles

39 créations

309 représentations

40 lieux (à noter que la Cour d’Honneur a été entièrement refaite)

14 millions d’euros de budget (2019)

750 à 800 salariés en juillet (33 permanents)

Ouverture prévisionnelle de la billetterie:

Samedi 5 juin sur internet
Samedi 12 juin par téléphone
Mardi 15 juin au guichet

Site du festival: https://festival-avignon.com

L’affiche signée Théo Mercier. Esprit de la fête, es-tu là?

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